Jean Verame

Tibesti

Le désert et la couleur

Extraits

La puissance et le désarroi

Ce que vous regardez est insensé. Face à ce que vous regardez, entouré par les couleurs, vous n’avez pas à parler. Vous n’avez pas à reconnaître ni à nommer. Vous êtes présent. Ni plus ni moins que les cailloux, le sable ou les ombres. Ni plus dense que les uns, ni plus abstrait que les autres. Sans savoir et sans mémoire. Sans repères et sans critères. Confondu à l’espace. Confondu au temps. Confondu à ce qui est là. Ce que vous éprouvez n’est pas une prise de conscience, c’est une prise de vision. Vous êtes votre regard. Il y a de brusques pensées, des sursauts, des tremblements brefs de mots derrière les lèvres. Ce sont les mots d’une langue inconnue, Ils appartiennent à une langue très ancienne peut-être, une langue qui n’a pas eu à servir à aucun commerce. Une langue qui ne désigne pas, mais qui se confond aux choses.

Implacable expérience.

Les mots vont manquer. Dérisoires et risibles. Et dangereux. Peut-être vont-ils défigurer, dressés comme des meutes à rabattre, à effrayer, à mordre. Depuis longtemps ils appartiennent à la langue sévère des analyses, des jugements, des manifestes. On les connaît ces mots qui organisent, proclament, classent et trient. Ils asservissent, Ils assènent des preuves, démontrent, répertorient, repèrent, situent. Ils obstruent. Ils n’admettent pas d’être pris au dépourvu, de céder à l’évidence, au silence. Le désert somme de se défaire, de se désencombrer des critères, des mots, des idées. Rien qui corresponde à ces falaises, à ces roches peintes.

Il me faut reprendre à mon compte l’exigence de Michel Leiris: "Pour que soit accomplie aussi parfaitement que possible ma tâche d’écrivain, il ne suffit pas que ce dont je parle soit attrayant ou intéressant voire -au cas où, moins avare, la chance le voudrait- passionnant. Ce qu’il faut pour que mon voeu soit rempli, c’est au départ quelque chose d’aussi secret qu’une douleur sourde me tracasse et tende à monter au jour -poussée nécessaire pour que soit dépassée l’action banale de raconter, exposer ou démontrer.

Avant même de savoir de façon précise quelle sensation, quel sentiment ou quelle idée en est la source, me faire aussi persuasivement que je le puis le porte-parole de cette chose apparemment en mal d’être entendue, c’est en cela que consiste mon travail, en ces moments que, plus idéaliste que je ne le suis, je n’hésiterais pas à prétendre "inspirés>’.

Ce site extraordinaire -je m’en tiens à l’étymologie, hors de l’ordinaire- est cette "chose en mal d’être entendue" qui me "tracasse", "douleur sourde". Son échelle, son isolement et sa beauté dépassent les critères qui régissent des genres.

Tout à coup ce que l’on a su, ce que l’on sait n’est plus rien. Ou peut-être que ce que l’on a cru savoir n’a jamais rien été ? ... Reste à se taire. A admettre qu’il n’y a plus rien à dire. A accepter un silence réel.

On voit.

Et ce que l’on voit est sans modèles et sans références.

Il s’agit de puissance, il s’agit de beauté. Loin du musée...

C’est le désert que Jean Verame choisit. Ce choix n’est ni arbitraire ni inconséquent. Il est une exigence comme il est un risque. Se retirer dans le désert, c’est prendre les distances les plus grandes qu’il soit possible de prendre avec le monde. Avec ses préceptes, ses ordres et ses règles. C’est vouloir tenter de s’en dépouiller. Aller peindre dans le désert c’est renoncer aux certitudes de l’atelier où l’on sait à quoi l’on a à faire. C’est provoquer une épreuve implacable. Le risque pris est extrême qui concerne autant les conditions de son entreprise que le sort de ce qu il accomplit. Parce que ce que Jean Verame a peint reste dans le désert, ce qu’il y a fait peut y être oublié. Ce qu’il y a fait peut demeurer ignoré.

"Il produit sans s’approprier, il agit sans rien attendre, son œuvre accomplie, il ne s’y attache pas, et puisqu’il ne s’y attache pas, son œuvre restera. "

Je songe à ces mots du Tao Tô King de Lao Tseu... La démarche de Jean Verame ne concerne pas que la peinture. Il s’agit de sagesse... Avec la peinture et au-delà de la peinture.

Il faut, pour admettre ce que Jean Verame fait, accepter de passer par le désarroi.

 

 

L’image et l’espace

Il faut se méfier des photographies de ce site même. Elles mentent. Elles ne sont jamais que celles d’un "détail"... Elles passent sous silence que l’on ne peut savoir ce qu’est ce site sans devoir l’arpenter. Il faut marcher. Découvrir. S’égarer. Revenir. S’arrêter. Se retourner. Repartir. A chaque pas tout change. Des massifs disparaissent, d’autres se dressent. Les perspectives et les échelles s’inversent. Devant des pitons de grès ocre et gris, noueux, s’élève un bulbe rouge comme posé sur un socle violet. Plus loin des mamelons bleus, noirs. Et c’est une proue qui bascule, sommet bleu, base violette et rouge. Ce sont des taches qui ponctuent l’horizon découvert. Et tout à coup des éperons sombres barrent le ciel. Impossible description. Impossible inventaire des vingt-neuf roches et massifs qui furent peints. L’ensemble comme chaque pierre est une formidable sommation à voir. La photographie réduit ce qui est sur le site même "prises de vue" à des "clichés"... Grave mécompte. Au mieux, elles citent. Restent des extraits, des bribes, des morceaux choisis... Conseil chinois: "Lorsque vous vous arrêtez dans la montagne pour regarder un paysage, immobile, vous êtes dans la même situation que si vous regardiez un rouleau vertical pendu devant vous. Lorsque vous marchez dans la montagne, le paysage se développe comme si vous dérouliez une longue peinture horizontale. Il faut que l’immobilité se souvienne du mouvement et que le mouvement n’oublie pas l’immobilité."

Les jardins de longévité de la Chine et du Japon furent ordonnancés pour être abordés par ce double regard, celui du mouvement et celui de l’immobilité. Il ne s agit pas seulement de "voir" ces jardins. Lieux de la méditation, prétextes à la méditation, ils doivent permettre à l’homme d’atteindre les plus hauts degrés de la conscience, et, au-delà, de progresser dans sa recherche spirituelle. D’atteindre peut-être le satori qui emporte toutes les entraves mentales. Ce jardin de pierres peintes qui culbute les critères, les repères et les preuves n’est pas différent.

Au-delà du site encore, dans le désert, semblent résonner les couleurs, leur intensité. Singulier "paysage" que celui peint par Jean Verame. "Paysage" où se répondent la force des couleurs, l’inconséquence de montagnes colorées, et, au delà, le désert, le vide. "Le paysage qui fascine un peintre doit donc comporter à la fois le visible et l’invisible. Tous les éléments de la nature qui paraissent finis sont en réalité reliés à l’infini. " Le "paysage de pierres peintes et de vide qu’ordonne Jean Verame est-il si différent de celui qu’au XVllle siècle le peintre chinois Pu Yent’u exigeait que l’on peigne ?

Il n’est pas inutile de se ressouvenir de ce propos de Dubuffet : "La pensée occidentale est viciée par son appétit de cohérence, son illusion de cohérence. Sur quelque notion qu’elle se porte, elle se met en position de frontal pour lancer sa lumière, sans se soucier des côtés ni surtout du derrière, qui ne sont pas dans son champ. Or toutes notions sont à facettes, dont on ne voit qu’une à la fois. C’est son entêtement à éliminer les envers qui met la pensée de l’occidental en même situation qu’une géométrie plane en regard des polyèdres. " Regarder les pierres peintes de Verame, parce qu’elles imposent que l’on se soucie des côtés, de ‘envers, oblige à se défier de cette pensée occidentale là.

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