Jean Verame

 

Par le refus constant de m’intégrer dans des systèmes, dans des structures existantes, dans des ensembles de valeurs préétablies, qu’ils soient d’ordre social, idéologique, philosophique, religieux ou artistique, j’ai préservé deux pôles extrêmes qui, je le suppose, coexistent dans chaque individu le désir de la création et de la découverte, c’est-à-dire d’un côté un formidable besoin prospectif, et de l’autre, cette partie archaïque, a-culturelle, pulsionnelle qui, par oscillations constantes englobe pêle-mêle la mémoire génétique et collective, les dynamismes psycho-physiologiques, les cultures, les informations, les expériences, le savoir, le vécu personnel, la vision, la perception, l’intuition, la déduction, mais surtout la VISION, la Vision-rêve, la Vision-désir, la Vision-action.

Je pense en effet que le "peintre" est visionnaire, non pas visionnaire-devin, mais visionnaire dans le sens de VOIR. Voir les tenants et les aboutissants de tout ce qui nous entoure, du monde tel qu’il est, des dynamismes tels qu’ils sont. Nous savons toutes les erreurs et les horreurs que les hommes font et ont faites, toutes les croyances dont ils se nourrissent et le peintre doit agir à travers et au sein de cette conscience, de cette vision.

Il est vrai que si la peinture ne consistait qu’à reproduire ou à copier tout serait simple. Je me sers de la peinture pour explorer quelque chose d’extraordinaire, pour explorer une dimension qui est en nous tous.

Je ne propose rien. Je pense que certains peintres rêvent à être peintres, et moi je suis un "peintre" qui rêve à être homme. Il m’a fallu des années pour opérer cette jonction procédant d’une nécessité d’établir une symbiose entre l’espace réel et des dimensions traduites plastiquement en atelier. Cette longue maturation était dûe au fait que je voulais introduire, et c’était là la difficulté, une recherche d’espaces poétiques, d’espaces de rêve, de lutte constante pour la liberté, dans une démarche picturale.

 

Dans le désert, j’ai très vite compris, et c’est en fait ce que je cherchais il faut mettre les compteurs à zéro. Il faut abandonner tous ses bagages. On ne peut y être que pour l’exceptionnel! Etre dans le désert, c’est être à l’origine, c’est être dans le substrat même de la vie. L’on est renvoyé brutalement à soi-même, mais à un soi-même débarrassé de toutes ses certitudes, de ses conforts intellectuels, de ses clichés mentaux. Là, je ne suis plus du tout le peintre privilégié dans sa tour d ivoire, dans son atelier, avec l’espace vierge qu’est une toile, qui ne demande qu’à recevoir le travail, qui a été tissée, fabriquée et tendue pour cela. Je suis dans un contexte qui est l’hostilité par excellence. Et je me mets dans cette situation, nu, dépouillé, pour orchestrer une formidable partition dont je dois faire naître chaque élément. J’en suis même d’abord à marquer le territoire, comme un animal, en pissant de la couleur, en pissant du bleu. C’est cela la partie archaïque dont je parlais! Mais déjà en pissant du bleu je donne un sens sans référence à des pierres apparemment au comble de l’inertie, de l’indifférence et de l’hostilité, et ensuite, ensuite seulement, quand j’ai commencé à faire vibrer tout un site, tout un lieu, tout un espace, sans qu’il ne soit toujours possible de "culturiser" ou de référencier quoi que ce soit dans cette fantasmagorie, une fois ces bornes bleues, violettes rouges ou noires surgies, j’entre dans la véritable dimension créatrice. J’orchestre la démonstration plastique de la liberté la plus folle et la plus saisissante qui soit.

Ce sont de formidables noces avec la nature, et avec le monde. C’est une création indescriptible, non "disible" puisqu’elle n’appartient à rien d’autre qu’au merveilleux.

Ce n’est pas moi entant que personne qui parle ainsi mais moi en tant qu’individu, et la différence est de taille, puisque dans ces travaux je suis bien au-delà de l’anecdote, de la narration ou de l’obsession platement biographique. Tout y est dépassé, excédé, c’est l’homme premier, l’homme originel, Adam qui, libéré, dialoguerait avec Dieu et lui indiquerait comment lui, Adam aurait pu envisager les choses s’il en avait eu la maîtrise!

Mais pour revenir à un point plus concret, il me faut faire allusion à la souffrance qu’implique un tel travail dans le désert. Il ne s’agit pas seulement des tourments inhérents à toute forme de création, au fait de souffrir pour sa passion, pour sa nécessité d’expression, mais de la souffrance physique et psychologique qui résulte d’une telle mise en situation. Et ce n’est que dans et à travers cette souffrance que l’on peut découvrir que dans le désert, c’est l’idée, c’est l’idée de l’idée, que l’idée non seulement y est possible, mais que l’action de l’idée y est possible, et qu’à partir du moment où on est venu dans le désert pour s’exprimer, c’est l’épreuve la plus colossale qu’un homme puisse s’imposer. De plus comme j’y ai déjà fait allusion, l’on doit comprimer tous ses acquis, les isotoper au point qu’ils cessent de fonctionner, pour que ce soit autre chose qui surgisse, pour que tout se charge de sens, d’un sens qui n’appartiendra ou ne sera perçu que par celui ou celle qui le découvrira.

Donc souffrir pour sa nécessité d’expérimentation, n’est pas une vue de l’esprit, c’est une façon de faire en sorte que les notions d’art et de liberté ne sont plus de simples notions de complaisance."
 
 

Back