Jean Verame

Interview with Augustin Berque.
 

AB : Votre œuvre apparaît d’abord comme la recherche d’une prise directe avec la nature. Pourquoi plus particulièrement au désert?

JV : Mes expériences au Cap Ferrat et sur des plateaux rocheux dans les Alpes Maritimes m’ont hanté pendant des années. Surtout quand je suis parti vivre à Paris et que dans mon atelier, j’essayais de traduire au plus près mon rapport à l’espace. J’inscrivais sur des toiles écrues des éléments en devenir, en formation, en gestation, c’est à dire des énergies non codifiées. J’étais néanmoins dans un état d’insatisfaction permanente.Mais, refusant de m’enfoncer dans un système pictural, de devenir une usine à produire du tableau, voire même de devenir "peintre", il me fallait confronter mes besoins exploratoires à un espace réel. Et là, au contraire des toiles blanches qui déjà en soi étaient une représentation de l’espace, il me fallait à nouveau de la couleur, en somme des éléments de marquage.C’est ainsi que je suis allé dans les Cévennes, avec la conviction que l’expérience s’arrêterait là. Et puis, revenu dans l’atelier, après avoir investi un lit de ruisseau sur un kilomètre, j’ai déroulé une toile par terre — elle faisait presque 20 mètres, et j‘y ai inscrit les marques que j’avais faites sur les pierres au fond du ruisseau presque à sec.C’est cette toile, déroulée à même le sol, qui a fait surgir le besoin d’un espace désertique.Il y a deux "déserts" sur une carte d’Europe El desierte de los Monegros en Espagne, le désert des Agriates en Corse.Je suis parti pour celui de Corse, là où j’ai rencontré Lili, à Saint-Florent, et j’y ai compris qu’au lieu de boucler la boucle, j’ouvrais un champ immense, enivrant, et qu’il me fallait un désert rocheux, avec une hygrométrie la plus faible possible, un désert vide de tous habitants, sans traces de civilisation aucune (bien qu’il y ait des marques et signes sur toute la surface de la planète, mais je l’ignorais à ce moment-là) et où je n’imposerais donc mon travail à quiconque.J’ignorais tout des déserts, je ne suis pas héliolâtre, j’ai horreur de la chaleur — le choix des déserts n’est donc pas un choix personnel, ni un choix de confort pour ce que je voulais expérimenter, mais sans doute le seul endroit possible, et encore, pas n’importe où, uniquement dans des lieux où il n’y a RIEN! Ce ne pouvait être le Groenland, ni le Labrador, ni l’Australie dont le Texas m’avait donné une idée de ce qu était le Bush, mais bien le désert qui est dans l’esprit de chacun, c’est à dire un espace vide, sec, où il n’y a que du sable et des roches; un espace le plus minéral possible.

AB Vous exprimez là clairement le besoin de faire place nette avant de vous mettre à l’œuvre. Même la toile ou la page blanche, vous la voyiez comme une représentation, donc une chose engagée déjà dans un système. Travailler là-dessus, c’était vous enfoncer vous-même dans ce système, pictural en l'occurrence. Alors le désert, comme "lieu où il n'y à rien" vous êtes apparu comme une condition nécessaire. On pourrait dire qu'il y a là quelque chose d’essentiellement moderne: la compulsion de faire table rase, pour se poser en créateur absolu. Dans la réalité, qui est forcément sociale, cela se fait en chassant les autres. En architecture, chez Le Corbusier par exemple, cela s’est fait en rasant la ville traditionnelle, considérée comme une " pourriture". Mais le désert, pour vous, c’était en même temps un lieu où vous n’imposeriez votre travail à personne, puisqu’il n’y a personne. Vous y seriez donc totalement débarrassé des systèmes établis.~ non seulement au stade de la production de l’œuvre, mais à celui de sa réception. Laissons de côté l’expérience, qui vous a appris qu’il y a toujours quelqu’un d’autre dans le désert. Le principe de votre démarche, c’était bien d’aller au plus près de l’origine, avant tout système social. Dans quel rapport avec cette quête se définissaient vos moyens d’expression ? Les imaginiez-vous eux-mêmes libérés de tout système, symbolique en particulier?

JV : J’ignorais la déclaration de Le Corbusier quant à la "pourriture". Mais je’ suis évidemment en très profond désaccord avec cette façon de voir. C’est du Robespierre mâtiné de marxisme, du fondamentalisme inquisitorial et, de plus, d’une stupidité sans nom, même pour un architecte aussi bêtement opportuniste que Le Corbusier, puisque, prêchant de faire table rase de tout passé, il se condamnait déjà lui-même à être "rase à son tour par les générations suivantes. Il est vrai que j’ai un double rapport avec l’architecture car, tout ce qu’elle a réalisé d’extraordinaire n’a pu l’être que grâce à des systèmes de pouvoir forts religieux, idéologiques, économiques, ou simplement despotiques. Mais a contrario, j’ai une profonde admiration pour le génie créateur d’une série de fabuleux bâtisseurs, et cela va d’Imhotep jusqu’à Ledoux, en passant par Vitruve. De plus, j’ai une véritable affection pour l’anonyme qui a conçu la pierre d’angle ou la clé de voûte, et le charme d’un mas de berger m’émeut autant que m’éblouit la beauté de Chenonceaux, sans parler de la folie de Gaudi qui laisse loin derrière elle les ratages de Brasilia ou de la maison du Fada à Marseille Donc, ma recherche d’un lieu "vierge" n’implique en rien un besoin de détruire quoi que ce soit, je suis bien trop émerveillé par tout ce qui est l’expression du génie humain, et ne me sent aucune parenté avec de quelconques Attila ou autres révolutionnaires. Mon champ idéal se voulait éloigné de tout ce qui avait été fait, parce que je voulais éprouver ma relation à l’univers à partir de ce qui me constituait (je ne me suis jamais intéressé à "qui j’étais" mais bien à celui que je pouvais devenir, et pour ce il fallait que "je me laisse faire"). Et pour que cela soit enfin possible, il fallait que je passe du laboratoire (atelier ?) au terrain (pas un terrain cadastré évidemment, mais un vrai "vide" par rapport à la toile ou à la page blanche). Ceci n’implique pas une "table rase", justement dans la mesure où aucun des éléments constitutifs de la peinture n’a été écarté chromatisme, esthétisme, symbolisme, formalisme, plasticité, espace, liberté, vision, pulsion, équilibre, rupture, dissonance, harmonie et silence...Tous ces ingrédients s’y trouvent d’une façon ou d’une autre, mais il ne m’appartient pas de les nommer, encore moins de sous-titrer ces formidables noces avec la "nature. Mais à propos de ou des systèmes que je n’ignore pas évidemment, il me faut dire que cette soif d’y échapper a dépassé mes espoirs les plus fous dans le Sinaï. En sillonnant le plateau de Hallaoui pendant au moins quinze jours avant de commencer l’expérience, et en m’imprégnant du site jour après jour, j’ai senti que si j’arrivais à opérer une osmose complète avec le lieu, plus aucun système JAMAIS ne pourrait m’atteindre, me tenter, me dénaturer, m’asservir. J’allais concrétiser ce dont je rêvais depuis des mois et des mois, nuit après nuit, où à chaque fois je chromatisais le paysage de façon différente (tout ce que j’ai fait dans le Sinaï n’a jamais recoupé ce que j’avais conçu dans mes visions nocturnes). Ici sur le plateau de Bir Nafoch, j’allais faire jaillir ma liberté, mon désesclavage, mon désasservissement, rejeter toutes les tutelles, les vaines velléités d’ambition sociale, de reconnaissance de bas étage, de "sociologie" justement. Après ce travail, j’avais conscience que rien, plus jamais, malgré le chant des sirènes, ne pourrait m’atteindre sur le plan des ambitions dites sociales. De plus j’avais Lili, j’avais rencontré l’être lumineux par excellence, elle m’aimait, nous vivions l’un pour l’autre. Ici, j’allais concrétiser mes rêves, j’allais sortir de l’art, de la "peinture", envoyer au diable critiques, galeristes, conservateurs, collectionneurs, censeurs, etc... J’allais faire ce pour quoi j ‘avais voulu être artiste, m’exprimer, me libérer, créer, inventer, sans me préoccuper des règles, écoles, lois, genres, préséances, passe droits, et plates recherches des honneurs. Ivresse, folie grandiose, épousailles avec l’univers, noces avec l’espace, hors cadre, hors temps, hors normes, hors tendances. Cher Augustin, et si vous en voulez encore, je vous assure que je ne m’en lasserai pas...

 

AB: La chose qui m’intrigue et m’impressionne plus dans votre démarche, c’est ce que vous venez d’appe1er "une osmose complète avec le lieu’~ et que vous concevez comme une "relation à l’univers à partir de ce qui (vous) constitue’?, en l'opposant à un questionnement sur qui vous êtes, autrement dit sur votre propre identité Le lieu, ce qui situe notre être, c’est en effet quelque chose qui dépasse notre conscience individuelle. C’est donc à l’opposé de ce qu’on peut concevoir dans la tradition moderne, qui a voulu ramener l’être au "je pense" cartésien, et qui de ce fait nous délocalise radicalement. Nous ne pouvons donc pas comprendre ce qui se passe quand on sent un lieu. Or c’est justement cela que vous cherchez au désert, et vous le cherchez jusque dans ce qui vous "constitue’?, c’est-à-dire très au-delà de ce qui est consciemment représentable, pour ainsi dire dans la matière même de votre corps. A ce niveau de l’être, il est certain qu’une continuité peut s’établir avec les roches ! Mais le plus mystérieux, c’est cette correspondance avec le cheikh de Bir Nafoch, qui sentait les mêmes choses que vous. Disons plutôt, à Pin verse, que votre corps à corps avec le lieu vous a permis de sentir quelque chose qu’un Bédouin, nourri de ce lieu depuis sa naissance, porte dans son corps. Une telle chose est radicalement inconcevable par la raison moderne; mais vous en avez fait l’expérience. Qu’est-ce que votre raison vous permet d’en penser ?

JV: Qu’est-ce que ma raison permet d’en penser? Voila une vaste question et, pour y répondre aussi réellement que possible, je dois d’abord vous faire part d’un ensemble de réflexions faîtes par de tierces personnes.D’abord Madame Kueny, ex conservateur du département égyptologique du Musée de Montbéliard, et aussi concernée par le département d’Art Contemporain, qui, après mon retour du Sinaï, m’a expliqué que les hommes, avant les civilisations organisées, s’exprimaient directement sur des supports naturels, et que j’étais un cas en ce sens que chez moi, ni l’éducation, ni la culture n’avaient occulté ce qui constituait — disons l’homme "primitif". Que quand des civilisations s’étaient constituées, les artistes étaient réquisitionnés pour se mettre à leur service, au service du Pouvoir, comme au service des religions établies. Et puis, que de fois ne m’a-t-on cité Carnac et aussi Stonehenge, Filitosa, et tutti quanti, alors que je n’avais jamais vu ces lieux.Les Andes, aussi, d’autres encore.Il est vrai que j’ai remarqué cette chose étrange les rares personnes qui sont venues au Sinaï, ou dans l’Anti-Atlas, commençaient toutes par dévider un chapelet de références, à me faire une démonstration de leur culture. Le bleu, c’était ou Picasso, ou Chagall, ou Klein.Par contre, l’ensemble du travail c’était: Lascaux, Altamira, Djanet et puis, petit à petit, à mesure qu’ils se déplaçaient à l’intérieur du site (dans leur esprit "dans le tableau") les références commençaient à se raréfier, à tomber, et certains se mettaient à découvrir que ce qu’ils voyaient n’avait rien à voir avec ce qu’ils savaient, ou avec ce qu’ils avaient vu et synthétisé.Ils prenaient conscience que ce qui défilait devant eux réveillait des éléments profondément enfouis dans leur être, qu’il n’y avait pas de références à proprement parler, mais des échos, des correspondances bien plus riches et plus vastes que les données culturelles qu’ils avaient accumulées et emmagasinées.J’ai donc assisté à des étonnements, à des émerveillements.Je ne leur ai jamais dit en guise de réponse que j’étais un paradoxe en ce sens que j’avais maintes fois dû intervenir pour m’empêcher de devenir un délinquant, un anarchiste, un révolté, et que c’est mon besoin de positiver, de rêver, de "pulser", d’être ébloui, subjugué, et aussi, mon immense respect des libertés, de la liberté, et aussi mon écoeurement des idées reçues, faites, défaites, refaites, dogmatisées, rationnalisées, et "cartésianisées" comme vous dites, de ma décision de n’appartenir à quoi que ce soit comme système organisé, y compris les miens — si je devais tomber dans cette facilité — qui m’ont conduit à cette réaction libératrice ultime ; aller peindre dans un désert. C’est de l' "affirmarion souveraine" comme dit Durozoi quand il cite Bataille.Voila pourquoi, conscient, subconscient, inconscient, ou surconscient sont également des notions par lesquelles je ne me sens pas concerné. Je ne les nie pas, elles sont utiles à d’autres, beaucoup d’autres, mais elles me font rire, car tout ce que je sais, c’est que je suis un ensemble contemplatif qui de temps en temps se transforme en masse active, énergétique et enivrée.Ai-je pensé tout cela ? et suis-je raison ? ou raisonnable ? cela aussi je l’ignore, mais j’aime VOTRE façon de voir et de décrypter.

 

AB Je crois aussi que quelque chose passe entre nous quant au désert, et à ce qui n’est pas désert: le monde, les gens. Mais le désert, la où il n’y a personne, c’est pourtant la qu’on rencontre le Petit Prince, c’est-à-dire ce que nous avons de plus profondément humain... Vous me dites que les gens qui venaient vous voir commençaient tous par vous débiter leurs savoirs. Moi aussi, qui ne suis pas allé vous voir au désert, mais seulement dans vos images du désert, j’ai fait comme tous les autres : je vous ai vu à travers ce que je sais du monde. Et comme certains, quelque chose dans cette expérience m’a poussé plus loin, la où nous ne savons plus rien dire du monde, mais seulement sentir les choses avec notre cœur. Là-dessus, il ne faut plus rien dire, et faire le désert en nous-mêmes. Notre dialogue va donc cesser. Mais juste avant que je me taise, je voudrais vous soumettre à une épreuve symétrique de celle que vous m’avez fait subir. Vous, et je l’ai bien cherché! Vous m’avez fait écrire sur votre œuvre désertique. Une œuvre que je trouvais à la fois effrayant et dérisoire d’avoir à commenter, parce qu’elle me poussait au-delà de mon vocabulaire et que pourtant je devais la dire avec des mots. C’est pour ça que j’ai commencé par compulser mon dictionnaire de grec... au lieu d’aller au Tibesti I Eh bien vous, Jean Verame, je voudrais qu’à l’inverse, vous dessiniez,pour clore notre dialogue, ce qu’évoquent pour vous les mots qui suivent. Ils sont d’un philosophe qui n’a jamais mis les pieds au désert, mais justement:"L’œuvre libère la terre pour qu’elle soit une terre… La terre est par essence ce qui se referme en soi. Faire venir la terre signifie: la faire venir dans l’ouvert en tant que ce qui se referme en soi. "

JV : Bravo pour votre dernière question — très amusant —. Il y a une alternative bien sûr car ma première réaction, la plus fulgurante, est de dire mais le dessin que vous me demandez ou l’ensemble graphique que vous souhaitez, c’est l’ensemble de mon travail, précisément. Vous savez aussi que dans le désert, je n’ai jamais rien "illustré" La seule référence que l’on peut évoquer est celle du labyrinthe fait au Tibesti. Mais si j’ai fait cet ensemble labyrinthique, c’est justement pour outrepasser le mythe même ou les contenus sensés expliquer les labyrinthes : lorsqu’on arrive au cœur, au centre du parcours "initiatique", l’on se trouve face à la "connaissance" pour les uns, face à soi-même pour d’autres.Et ce qui m’a plu là où j’ai placé mon labyrinthe, c’est que plus loin j’ai mis en couleur des masses rocheuses de 30 mètres de haut, et que sur ces massifs, j’ai peint des éléments informels en devenir. Donc, autant le labyrinthe semble boucler tout parcours humain, j’indiquais qu’au-delà, il y a des mondes en gestation, des ouvertures aussi bien visuelles que psychologiques, le monde des possibles. Il n’y a donc pas de point ultime de la Connaissance pour moi, tout comme il n’y a pas de "lutte finale". Et même si tout cela existait, que se passerait-il après ? On s’assied et on s’endort Donc la réponse la plus directe à la parole de ce philosophe qui n’a jamais mis les pieds dans le désert est le travail fait dans le désert justement. L’autre aspect de l’alternative, c’est de rappeler que je me suis toujours senti faisant partie de l’univers plus que de la terre, mais qu’aussi bien la terre que l’univers étaient en moi, que nous ne faisions qu’un. Plus même, pour être encore plus proche du "vrai autant que fa ire se peut, les points forts de mon existence ne se sont jamais passés uniquement dans ma tête ou dans mon cœur, mais bien dans ce noyau mystérieux, situé entre le diaphragme et le cœur, qui est le centre énergétique de notre être, tout comme ce noyau d’où partent toutes les énergies et qui laisse les scientifiques pantois.Ils ont trouvé maintes et maintes réponses jusqu’ici, mais pas celle-là ; d’où vient l’énergie et comment naît-elle? Qu’importe, l’important est qu’elle est là, et qu’elle crée l’univers en permanence.C’est l’élément fondamental, premier en moi que je n’ai jamais occulté, et c’est cet élément qui perce mon monde anecdotique quand je suis dans mes moments importants, que ce soit la rencontre d’un être, une découverte — idée ou oeuvre — d’un lieu, d’un projet, cela se passe toujours par pulsions, par irradiations, par réceptions et perceptions instantanées. A travers cette fulgurance, je reconnais la personne exceptionnelle, celle que je vais aimer, ou que je vais admirer, tout comme devant un lieu, une toile vierge, une feuille de papier qui font que tout le superflu s’arrête, se désintègre, est suspendu au profit de cette combustion foudroyante qui irrigue à ce moment mon cœur, avec la complicité de mes yeux. Dans ces moments là, la terre et tout espace se referme en moi, dans l’ouvert que je suis, et moi-même, riche de cette totalité, je me referme dans l’univers (d’où l’osmose avec les lieux ou avec les concepts de mes projets)

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